dimanche 16 août 2015


Refaire sa vie.

C’est une expression qui est venue deux fois à mes oreilles ces derniers jours. Une fois à la lecture d’un roman, où le héros perd son épouse, et le jour qui a suivi, à l’occasion d’un repas avec deux de mes collègues, lorsque l’un a demandé à l’autre, divorcé, s’il avait refait sa vie.

Et c’est un échange de tweets, initiés par @f0_br1ce cet après-midi qui m’a poussé à écrire ce petit billet d’humeur.



Car refaire sa vie, c’est une expression que je n’apprécie pas. Pas du tout. Je ne vais pas faire de l’étymologie, mais cela doit être construit de re et faire, c’est à dire « faire à nouveau ». Sous entendu, on a raté la première fois, on recommence.
Et ce n’est pas comme cela que je conçois la vie d’un être humain.

Comme tous les êtres humains, nous faisons des erreurs. Des choses merveilleuses, d’autres plus communes, et des erreurs.
Mais c’est de la somme de tous ces moments qui font que notre vie est celle que nous avons et pas une autre. Que nous sommes ce que nous sommes et pas un autre.

Cette expression est très régulièrement utilisée à notre époque où près de la moitié des couples se séparent au moins une fois dans leur vie. Alors il est de bon ton de la « refaire ».
Nos ancêtres ne devaient probablement pas avoir ce genre de considération. La vie rurale était dure, la vie courte, et les contingences matérielles l’emportaient souvent sur les états d’âme amoureux de nos ancêtres.

Un simple exemple sur un couple qui vécut à cheval entre le 19ème et le 20ème siècle: Jacques Marie LE LAY et Marie Françoise L’ANTOINE, les grands parents maternels de mon beau-père.

Avant d’être l’épouse de Jacques Marie, Marie Françoise fut d’abord sa belle-soeur. 

En effet, c’est le 3 Juillet 1900 que celle-ci épouse Joseph Marie LE LAY, frère ainé du premier, à Gurunhuel, dans les Côtes d'Armor. Lui à 30, elle 28. 
De leur union naitra Joseph LE LAY le 24 novembre 1902. Malheureusement, il ne connaitra jamais son père, décédé quelques semaines auparavant.

Ce n’est que 3 ans plus tard que Marie Françoise « refait sa vie » avec Jacques Marie, qu’elle épouse le 5 octobre 1905, toujours à Gurunhuel. Ils auront 3 filles, Yvonne, née en 1906, Marie Julienne, la mère de mon beau-père, née en 1909 et Augustine, née en 1910.
Marie Françoise décédera un an plus tard, à l’âge de 39 ans. Son acte de décès n'en mentionne malheureusement pas la cause, de maladie, peut-on supposer.

Jacques Marie se retrouve donc au moins avec ses trois filles, dont la plus petite a un an, la plus grande 4, sa terre et sa ferme à gérer (les listes nominatives s’arrêtant en 1906, je ne sais pas dire si Joseph LE LAY, son neveu, vit avec lui). Quand on est un homme seul, au début du 20ème siècle, cela ne doit pas être simple.
Je fus donc finalement assez étonné que Jacques Marie ne "refasse sa vie" qu’en 1913, le 23 Juillet, avec Marie LE DIOURIS. L’union sera de courte durée, puisque Marie décède l’année suivante, sans avoir eu d’enfant.
Certes, les filles ont un peu grandi, mais elles ne sont pas en âge de tenir un foyer. Jacques Marie "refait donc sa vie" pour la troisième fois, avec Alice LE BIZEC, en 1915. Elle sera, pour mon beau-père, sa grand-mère de substitution.

Famille de Jacques Marie LE LAY et Marie François L'ANTOINE

Ce couple illustre pour moi à merveille l’esprit d'une époque où les événements de la vie, et la mort qui intervenait beaucoup plus tôt, y compris chez les enfants, amenaient nos ancêtres à avoir une vision finalement plus terre à terre des unions de couple. Union d’amour parfois, mais surtout union d’intérêt (alliance, conservation de terres, élévation sociale etc…)

Donc pour moi, non, on ne refait pas sa vie (sauf dans certains cas bien précis). On la continue, on la poursuit, vaille que vaille, mais on ne la refait pas.




10 commentaires:

  1. billet parfait, je suis d'accord avec toi, on ne refait pas sa vie, on continue son chemin comme on peut. Il n'y a que dans les jeux video qu'on peut recommencer à zéro en tentant une nouvelle approche

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    1. Je préfère l'archiconnue sentence de Nietzsche: "Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort". Un peu barbare, mais c'est cela la vie. Toute expérience nous permet d'avancer. Parfois les mauvaises plus que les bonnes. Mais on ne s'en rend compte que plus tard. Jamais sur l'instant.

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    1. C'est très gentil. Il a été rédigé rapidement cet après-midi, mais il flottait dans l'air depuis quelques jours.

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  3. Aux raisons que vous suggérez de ces remariages et qui sont très justes, il faut en ajouter une autre, liée à la difficulté autrefois pour une femme de vivre seule avec ses enfants si elle n'avait pas de revenu, et symétriquement pour un homme de s'occuper d'enfants quand il travailait.

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  4. C'est effectivement le cas que je signalais lorsque Marie Françoise L'ANTOINE décède, laissant Jacques Marie avec au moins 3 enfants (et peut-être même son neveu), tous très jeune.

    Mais le cas se produit aussi pour les épouses.

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  5. Votre billet soulève une question intéressante. Dans ma généalogie, j'ai aussi trouvé des remariages de veufs très peu de temps après la mort de leur épouse - ce qui me paraissait choquant. Mais je comprends mieux maintenant qu'il s'agissait tout simplement de s'occuper des jeunes enfants et de continuer l'activité à la ferme, où chacun (homme et femme) a son rôle bien défini. C'était bien dans parler dans votre billet.

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    1. C'est un des travers que nous avons généralement tous: voir nos ancêtres et les considérer avec nos "yeux" d'humains du 21ème siècle. Il y a seulement un siècle, la vie était bien moins longue, et plus rude, particulièrement en milieu rurale. Alors bien souvent les considérations matérielles prenaient le pas sur toutes les autres.
      Tout généalogiste devrait faire preuve d'humilité lorsqu'il remonte les branches de son arbre.

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  6. Je partage également l'avis selon lequel il faut que nous nous gardions de "juger" le parcours de nos ancêtres avec le regard de la société actuelle Mais je suis moins sévère que toi avec le mot "refaire". Refaire, c'est faire une nouvelle fois, mais cela ne sous-entend pas forcément que la précédente itération était ratée. Si je refais une tarte tatin, c'est que j'avais trouvé la précédente tellement bonne...

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  7. C'est bien l'expression Refaire sa vie, avec le sens que l'on donne aujourd'hui que je me permet de juger.
    On peut bien entendu refaire certaines choses parce qu'elles étaient bonnes. On refera un pansement chaque jour parce que cela participe à la guérison d'une blessure. Pas parce que le précédent était mal fait.

    C'est l'expression "Refaire sa vie" à laquelle on donne, ou en tout cas, je le ressens, un sens négatif.

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